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L’édito de Luc Ferry : « la révolution transhumaniste »

Nous vivons une troisième révolution industrielle, celle du Web et du numérique, du big data et de l’internet des objets, de l’intelligence artificielle et de la robotique, des imprimantes 3D et de l’hybridation homme/machine, du séquençage du génome et de la bio-chirurgie. Elle va changer nos vies davantage dans le demi-siècle qui vient que dans les vingt qui précèdent. Et surtout ne pensons pas qu’il s’agit de science-fiction : le 18 avril 2015, une équipe de généticiens chinois entreprenait « d’améliorer » le génome de 83 embryons humains. Jusqu’où ira t-on dans cette voie ?

Sera-t-il bientôt possible de modifier à volonté telle ou telle caractéristique de l’espèce humaine, d’éradiquer dans l’embryon les maladies génétiques, voire d’enrayer la vieillesse et la mort en façonnant une nouvelle espèce, celle des posthumains ?  Nous n’en sommes pas (tout à fait) là, mais de nombreux centres de recherche « transhumanistes » y travaillent partout dans le monde, avec des financements colossaux en provenance de géants du Web comme Google. Et comme les progrès des technosciences sont d’une rapidité et d’une complexité inimaginables, ils échappent encore largement à toute régulation morale et politique. En parallèle, l’intelligence artificielle couplée à l’internet des objets a permis l’apparition d’une économie dite « collaborative », celle que symbolisent des applications comme Uber, AirBnB, Blablacar ou encore la technologie « blockchain ». Selon certains idéologues comme Jeremy Rifkin, elle annoncerait la fin du capitalisme au profit d’un monde de gratuité et de souci de l’autre. N’est-ce pas, tout à l’inverse, vers une logique hyperlibérale de marchandisation d’actifs privés, de dérégulation et de dumping social que nous nous dirigeons ? Certaines perspectives ouvertes par les innovations technoscientifiques liées à cette troisième révolution industrielle son enthousiasmantes, d’autres préoccupantes. L’urgence est déjà de les comprendre, ensuite à réhabiliter l’idéal philosophique de la régulation, une notion désormais vitale, tant du côté de la médecine que de l’économie.

Luc Ferry, Philosophe, ancien Ministre
Dernier ouvrage : « la révolution transhumaniste », Plon, 2016.

Crédit photo Sylvia Galmot