Voir tous les articles

Les femmes, la famille et l’entreprise selon Jean-Claude Kaufmann

Pour Jean-Claude Kaufmann, le masculin et le féminin ne sont pas des données stables et homogènes, irrémédiablement condamnées à s’opposer, tels Mars et Vénus, encore moins des assignations biologiques, mais des identifications collectives qui évoluent avec leur temps. Et le temps d’aujourd’hui révèle une façon nouvelle d’assumer sa féminité. Pas pour tout le monde, car il y a mille manières d’être femme. Au-delà de cette diversité toutefois, l’amorce de ce qui pourrait être un basculement à venir commence à prendre forme, inscrit dans un mouvement historique profond, une trajectoire ascendante dégageant une énergie vitale, un goût d’entreprendre, des rêves immenses. Tout au long du XXe siècle, les femmes n’ont cessé de monter en puissance, passant d’un statut subordonné, fait d’obéissance et de don de soi, à une égalité théorique avec les hommes. Année après année, elles ont découvert de nouveaux droits, conquis des territoires autrefois réservés aux hommes, imposé leurs idées dans des domaines où elles avaient beaucoup à dire.

Cette trajectoire historique n’est pas seulement une toile de fond. Il faut comprendre à quel point elle construit un type de personnalité, dynamique, ouvert sur des projets d’avenir. Les femmes sont dans une course permanente. Elles qui semblaient hier plus calmes que les hommes (on aurait même été tenté de définir cela comme une marque éternelle de la féminité) ont désormais des rythmes qui s’accélèrent. Elles font beaucoup de choses très vite, avec des gestes nerveux et efficaces. Les hommes, qui n’ont pas connu une telle trajectoire historique, et ne disposent donc pas du même réservoir d’énergie vitale, sont un peu étourdis et parfois fatigués par cette agitation, ils sont tentés de ralentir la cadence. Surtout en famille.

Dans l’univers du travail et des responsabilités publiques, la course des femmes bute sur des obstacles. Bien que des progrès importants aient été accomplis, nous sommes pas encore parvenus à une égalité complète, les hommes conservant des positions dominantes dans l’économie et la politique. Il en va tout autrement en ce qui concerne l’intime, les relations interpersonnelles et la famille. Ici, ce sont les femmes qui occupent les positions dominantes. Cette autorité nouvelle ne diminue cependant pas leur soif réformatrice, elles continuent à rêver, à innover, à vouloir avancer. Sans véritables obstacles à affronter ici. Seulement l’apparente lenteur et mollesse des hommes. Gentils, mais décevants, pas à la hauteur des attentes. Les rêves, immenses, engendrent donc logiquement une déception. Le couple déçoit un peu les femmes. Pas de façon massive certes. Mais régulièrement émerge une petite désillusion lancinante.
Paradoxalement, l’entreprise est parfois le lieu où elles sentent qu’elles se réalisent le mieux.

Jean-Claude Kaufmann, sociologue
Dernier ouvrage, Piégée dans son couple, Les liens qui libèrent, mars 2016.