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L’édito d’Axel Khan : l’homme et l’entreprise

Le métier et le travail dans l’entreprise sont les circonstances privilégiées de la socialisation. Dans une société où les autres formes de vie collective sont, à l’exception de l’engagement religieux et, parfois, humanitaire, en déclin, le bureau, le service et l’entreprise demeurent en effet les lieux principaux de contact avec les autres. La convergence des tâches assumées leur confère le statut de collègues, facteur d’une proximité imposée qui peut aussi bien faciliter l’établissement de liens de convivialité, voire d’amitié, qu’exacerber les tensions d’une présence abhorrée. Alors que dans le monde entier la durée du travail est plus limitée que jadis, l’engagement associatif laïc, excepté peut-être dans le domaine de certains sports,  ne profite en rien de ce temps libre supplémentaire, il recule à l’inverse de façon inexorable. Les temps sont plutôt à la réalisation personnelle dans la maitrise de son destin individuel, non plus à la réalisation de soi au sein du groupe, surtout si cela implique une activité bénévole. Le lieu de travail et, pour les artisans et les professions libérales, le contact avec les clients deviennent par conséquent alors les derniers refuges de l’expérience d’une forme d’altérité élargie.

C’est pourquoi certaines évolutions des pratiques de gouvernance au sein des entreprises publiques ou privées, « pratiques managériales » dit-on dans le jargon, ont eu à la fin du XXème siècle, de désastreuses conséquences. Le dogme idéologique de l’individualisation forcenée des performances, la conviction selon laquelle tout succès véritable exige de chacun un engagement plein et entier dans une compétition et une confrontation générale, y compris avec les collègues, ont abouti au remplacement des projets et buts collectifs par la définition d’objectifs individuels dont l’atteinte est appréciée par la hiérarchie en comparaison avec les résultats de tous les autres. De la sorte, l’ultime cadre, refuge ai-je dit,  de socialisation constitué par le lieu de travail salarié s’est-il parfois ensauvagé, les rapports humains ont-ils perdu de leur convivialité pour laisser place à de dures relations de rivalité. Non seulement les performances n’ont pas été un rendez-vous – quiconque connait la dynamique de groupe aurait pu le prévoir – mais la transformation du milieu professionnel en cirque où s’affrontent des gladiateurs a eu les même conséquences que les combats de ceux-ci jadis : il y a eu des blessés et des morts, en l’occurrence une multiplication des effondrements psychologiques et états dépressifs sur lesquels les médecins du travail ont attiré l’attention.

Ces échecs ont heureusement abouti à une réévaluation fondamentale, hélas pas encore générale, des principes de l’organisation du travail, plus proche de celles que tout chef d’équipe dans le domaine de la recherche sait favorables à la créativité permettant de figurer dans la rude compétition internationale associée à leurs travaux. Les individualités se doivent certes d’être de la meilleure qualité, mais aussi, malgré et même à cause de l’intensité du travail, d’œuvrer dans l’atmosphère la plus propice à une sérénité où pourra se manifester pleinement une originalité qui conduit seule à la découverte. Certes en partie le fruit du génie individuel, cette dernière se nourrit pourtant toujours des échanges presque permanents avec les autres membres de l’équipe qui, solidaires, se sont pleinement appropriés des objectifs partagés. Il apparait en définitive qu’être humain, pleinement au sein de l’entreprise est aussi la meilleure condition du plein succès de cette dernière.

Axel Kahn,
Président honoraire de l’université Paris Descartes, essayiste
Dernier livre, Être pleinement humain, publié le 30 mars 2016 chez Stock. Axel Kahn y étudie le développement humain à travers les personnages de sa fable.